1 Octobre 2025
L’arbre de la Liberté, place Victor Adam au cœur du hameau de Saulxier, n’a pas survécu à notre passivité, à notre négligence collective. Il était des nôtres. Il nous surpassait. Il nous avait connu tout petits, il avait connu nos parents, grands-parents, arrières grands-parents… Un arbre meurt, et c’est tout un monde qui s’efface. On s’était tellement habitué à sa présence qu’on ne le voyait plus. Négligé, privé de soins pendant les dernières décennies, échancré, rongé de l’intérieur, il a fini par céder. Cette année, à la mi-septembre, les hommes l’ont abattu. Ce geste probablement nécessaire mais douloureux, nous rappelle que la vie des arbres ne tient pas qu’à la terre : elle dépend aussi de notre attention, de notre vigilance. Face à la pollution et aux bouleversements climatiques, la résistance de ces beaux végétaux s’amenuise. Pour prévenir leur disparition, de nombreuses communes font désormais appel à des experts arboricoles, veilleurs du vivant, capables de déceler les signes avant-coureurs, pour soigner, réparer et sauver ce qui peut l’être.
Photo du dessus peuplier en 2021 - en dessous peuplier abattu en 2025 (cliché partagé sur Facebook par Carole Lambert-Euget)
Depuis la Révolution française, les arbres de la Liberté incarnent bien plus que la croissance, la force et la puissance : ils sont les témoins vivants d’un idéal républicain, enracinés dans le sol comme dans les consciences. Aux côtés de figures emblématiques telles que la Marianne et la Semeuse, ils ont progressivement pris leur place, au cours du XIXᵉ siècle, parmi les symboles les plus forts de la République française. Plantés dans les lieux les plus fréquentés des communes - places publiques, parvis d’églises ou devant les mairies - ils célébraient l’émancipation du peuple et la naissance d’un ordre nouveau. Ces arbres, censés croître avec les institutions démocratiques, portaient en eux l’espoir d’un avenir plus juste. Leurs présences perdurent aujourd’hui jusque dans notre quotidien, gravés sur les pièces françaises d’un et de deux euros, comme un rappel discret mais fort de notre héritage républicain.
Selon nos amis de la section « Histoire et patrimoine » de la Chartreuse lyrique, notre arbre de la Liberté, ce majestueux platane, a été planté en 1889, à l’aube du centenaire de la Révolution française. La mémoire collective rapporte que durant les années où Jean-Marc Bernard était maire - lui aussi disparu à la mi-juin de cette année - l’arbre avait été soigné et remis à l’honneur. Aujourd’hui, tous deux se sont éteints, laissant derrière eux non pas un vide, mais une empreinte profonde. C’est une double perte : celle d’un homme engagé, attentif à la beauté fragile du monde aimant partager son savoir, et la perte d’un arbre serviable, gardien silencieux qui en avait vu des vertes et des pas mûres. Un jour peut-être, une jeune pousse viendra reprendre le flambeau comme un clin d’œil à leur histoire.
D’après certains témoignages, un autre arbre de la Liberté - un autre peuplier - aurait été planté à la même période face au parvis de l’église. On raconte qu’il a été foudroyé vers les années 1950. Ce fragment de mémoire, incertain mais troublant, mérite peut-être qu’on le creuse, qu’on le confronte aux archives, aux récits ?
La disparition de notre arbre exhume des souvenirs enfouis. A Saulx, dans nos toutes jeunes années, deux fêtes foraines marquaient le calendrier. La plus grande, celle du 15 août, enchantait la place de l’Eglise une semaine durant. L’autre, plus modeste mais tout aussi importante, faisait battre le cœur de Saulxier au printemps. Toutes deux entrainaient la même ferveur populaire, le même élan collectif.
La place de Saulxier s’animait dans une ambiance fébrile de préparatifs. L’arbre de la Liberté, bras noueux tendus vers le ciel, s’emmêlait aux fils électriques et aux guirlandes festives. Son tronc se muait en tableau d’affichage. Le petit peuple forain investissait les lieux : manège, balançoires, stands sucrés… Et bientôt, dans un souffle de cuivres la fidèle fanfare de Saulx surgirait rassembleuse, joyeuse, émouvante.
Combien de cérémonies, fêtes, noces et commémorations ont été abritées par l’ombre bienveillante de cet arbre ? Véritable pilier végétal au cœur de la place avec sa circonférence impressionnante, atteignant plus de cinq mètres à la fin de son existence. Les enfants s’amusaient à l’enchaîner en se tenant par la main, le corps plaqué contre l’écorce rugueuse qui leur marquait les joues. Une ronde d’enfants pour l’étreindre ! Il embrassait les festivités de son généreux branchage. Il était le témoin silencieux des rires, des chants, parfois des pleurs. Tel un vieux sage enraciné dans l’histoire, il veillait sur la place et ses habitants en toutes circonstances.
Petit rappel : le ruisseau « l’Amoyard » qui traverse aujourd’hui la place historique Victor Adam au pied du peuplier disparu, coulait autrefois à l’intérieur du parc du Monthuchet. Il passait devant la tour Adam avant que son cours soit quelque peu détourné.
La fête à Saulxier ne se résumait pas aux seuls manèges, balançoires, stands et réjouissances, elle était aussi l’occasion d’un art de vivre partagé. Les maisons s’ouvraient, on invitait famille et amis. Petits et grands s’endimanchaient. Les nappes blanches et la belle vaisselle sortaient des placards, on bichonnait les plats, c’était une fête du lien autant que du village.
Comme la plupart des fêtes foraines des autres communes, la fête à Saulxier a peu à peu cédé sous les assauts de la modernité dès l’avènement de l’ère Yé-Yé. Jugée désuète, elle s’est éteinte doucement, emportant avec elle un pan de notre insouciance.
Cette fête tombée dans l’oubli mérite qu’on lui rende justice. Nous lui dédierons une publication entière, rien que pour elle - l’occasion de vous ouvrir les coulisses et de faire remonter à la surface les anecdotes enfouies et les souvenirs partagés.
Avant de tourner la page de Saulxier et de sa place Adam, permettez nous une dernière halte.
Nous souhaitons vous transmettre une note, dont nous avions eu copie, rédigée il y a quelques années par Jean-Marc Bernard quand il était Président de l’association « l’Atelier du Pont-neuf ». Toujours soucieux de partager ses connaissances, chagriné par la confusion tenace entre Victor Adam et Adolphe Adam, il jugea essentiel d’en démêler les fils et d’en restituer les origines avec clarté. Voici le texte qu’il consacra à cette mise au point.
Texte de Jean-Marc BERNARD, Maire de Saulx-les-Chartreux de mars 1959 à mars 1989.
Victor ADAM : 1801 – 1866
L’esquisse murale de la tour du Monthuchet a été exécutée par Victor Adam, grand peintre et lithographe du 19éme siècle.
Victor Adam peintre des batailles et des chevaux ébaucha sur le mur de cette tour, qui était son atelier, plusieurs de ses plus belles toiles. Il a été propriétaire d’une partie du domaine de Monthuchet de 1836 à 1846.
La légende relate qu’Adolphe Adam composa dans cette tour plusieurs de ses œuvres musicales dont « Le postillon de Longjumeau », ce qui est totalement faux. Cette rumeur fut tenace au point que la tour et la place de Saulxier furent dénommées « Tour et place Adolphe Adam ». Par ailleurs des cartes postales du début du siècle dernier représentant la tour actuelle et le bâtiment la jouxtant (aujourd’hui disparu) entretiennent cette légende.
Dans le souci de rétablir la vérité historique et de rendre enfin hommage à Victor Adam qui habita Saulx-les-Chartreux pendant dix ans et y exécuta une partie de son œuvre, il était souhaitable de rebaptiser la tour « Tour Victor Adam », et de protéger par la même occasion l’esquisse murale qu’il nous a laissée.
De gauche à droite : tour Victor Adam bien nommée ; Tour Victor Adam mais confusion avec Adolphe musicien ; Tour Adam de nos jours avant les dernières réfections.
N.B. Actuellement, sur le cadastre de la commune, la place est toujours improprement nommée « Place Adolphe Adam ».
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Sincères remerciements aux Salucéens qui partagent généreusement leurs clichés.